Engins agricoles électriques : tracteurs autonomes et risque Li-ion en plein champ

Juillet 2026. Dans plusieurs départements, des arrêtés préfectoraux interdisent moissons, fauche et pressage aux heures les plus chaudes : échappement surchauffé, roulement grippé, étincelle sur une pierre… la mécanique met le feu aux champs, et la canicule fait le reste.
L'engin électrique autonome supprime, par construction, le vecteur le plus chaud. Mais il n'arrive pas les mains vides : il embarque sa propre source d'incendie, le pack lithium-ion.
L'électrification du machinisme n'est plus une hypothèse de salon. Portée par la pénurie de main-d'œuvre, la réduction des produits phytosanitaires et les objectifs de décarbonation, elle entre dans les exploitations par les cultures spécialisées : le constructeur toulousain Naïo Technologies annonce près de 150 robots électriques autonomes en circulation.
Désherbage maraîcher au GAEC (groupement agricole d'exploitation en commun) Le Potager Fleuri (Mayenne) ou au GAEC de la Milliassière (Loire-Atlantique), enjambeurs viticoles au Château Labégorce (Margaux) ou au Domaine du Gibeau (Charente-Maritime), essais chez Baron Philippe de Rothschild à Pauillac (données constructeur). Les packs lithium-ion embarqués atteignent plusieurs dizaines de kilowattheures, dans des matériels qui travaillent seuls, loin de tout, au contact direct de matières combustibles.
Or l'électrification ne « règle » pas le risque incendie agricole : elle le déplace. On troque un risque thermique, connu et maîtrisé par l'entretien, contre un risque électrochimique, l'emballement d'une batterie, qui exige une prévention d'un autre type, sans cadre réglementaire dédié à ce jour. Cet article fait le point sur ce que les textes disent, ce qu'ils ne disent pas encore, et ce qu'un exploitant ou responsable HSE peut mettre en place dès maintenant.
⚠ Point à retenir
Trois paramètres distinguent le risque Li-ion agricole du risque Li-ion industriel :
- l'isolement (aucun témoin, aucune alarme incendie),
- l'absence de défense extérieure contre l'incendie en parcelle,
- un environnement immédiatement combustible (chaume, paille, cultures sèches).
À ce jour, aucun texte ne fixe d'exigence propre à la batterie lithium-ion embarquée sur un engin agricole autonome.
1. Un risque qu'on déplace, mais qu'on ne supprime pas
Les causes documentées des feux de récolte sont thermiques et mécaniques : SDIS et chambres d'agriculture citent l'échauffement du matériel, les étincelles mécaniques et l'accumulation de poussières végétales dans les machines, l'activité humaine étant à l'origine de près de 90 % des départs de feux d'espaces naturels selon le SDIS d'Indre-et-Loire. C'est ce constat qui conduit, à l'été 2026, plusieurs préfectures à restreindre les récoltes aux heures les moins chaudes et à imposer sur les chantiers déchaumeur, réserve d'eau et moyen d'alerte.
L'engin à batterie retire de cette liste le vecteur le plus chaud : ni échappement, ni chaleur moteur comparable. En toute rigueur, l'électrification pourrait donc réduire l'occurrence de certains départs de feu à la récolte. Mais elle ne retire ni l'étincelle sur une pierre, ni l'échauffement d'un roulement, ni les poussières, et elle ajoute une source d'inflammation nouvelle : l'emballement thermique du pack (départ possible à l'arrêt ou en charge, réinflammation, inefficacité des agents extincteurs classiques).
Aucune donnée publique ne quantifie à ce jour le bilan net entre le risque thermique retiré et le risque batterie ajouté. Le raisonnement ci-dessus est une inférence, pas un fait mesuré, d'autant que le parc électrifié actuel est surtout composé de petits robots de désherbage, et non des moissonneuses et presses à l'origine de la majorité des feux de récolte.
2. Un cadre réglementaire en construction
Côté conception, la machine agricole relève de la directive 2006/42/CE dite « directive machines », applicable jusqu'au 19 janvier 2027, abrogée et remplacée par le règlement (UE) 2023/1230 du 14 juin 2023 (JO L 165 du 29 juin 2023), applicable au 20 janvier 2027 sans transposition en droit français. Ce règlement introduit notamment la notion de machine mobile autonome.
Côté normatif, la série EN ISO 18497 (parties 1 à 4, 2024), qui remplace l'EN ISO 18497:2018, couvre la sécurité des machines agricoles partiellement automatisées, semi-autonomes et autonomes : principes de conception (partie 1), zones de fonctionnement autonome (partie 3), vérification et validation (partie 4). Une norme reste d'application volontaire : harmonisée, elle confère une présomption de conformité aux exigences essentielles.
Côté circulation, le règlement (UE) 2025/14 du 19 décembre 2024 encadre la réception des engins mobiles non routiers circulant sur la voie publique (« véhicules de catégorie U », explicitement « avec ou sans conducteur »), les tracteurs agricoles restant régis par le règlement (UE) 167/2013.
Aucun de ces textes ne prescrit d'exigence spécifique à la batterie lithium-ion embarquée : détection d'emballement, coupure automatique, confinement, extinction. Le règlement (UE) 2023/1542 traite la batterie en tant que produit mis sur le marché (marquage, information, passeport batterie selon les catégories), non la conduite d'un feu de batterie en parcelle.
L'exploitant doit donc construire sa prévention sur le socle général du Code du travail, et non sur un texte sectoriel dédié.
3. Le point de charge : où le hangar bascule dans le cadre ICPE
La rubrique 2925 de la nomenclature des installations classées vise les ateliers de charge d'accumulateurs. Le décret n° 2019-1096 du 28 octobre 2019 l'a scindée : 2925-1 lorsque la charge produit de l'hydrogène (plomb-acide), déclaration au-delà de 50 kW de puissance maximale de courant utilisable ; 2925-2 lorsqu'elle n'en produit pas (cas du lithium), déclaration au-delà de 600 kW. L'arrêté du 29 mai 2000 fixe les prescriptions générales du régime de déclaration ; une note de la DGPR du 20 décembre 2024, publiée sur le site AIDA de l'INERIS, précise le classement et le cumul des puissances.
En pratique, une exploitation qui recharge deux ou trois engins n'atteint pas 600 kW et sort du champ ICPE. Sortir du champ ICPE ne signifie pas sortir du risque : restent applicables les dispositions relatives aux installations électriques des lieux de travail (art. R. 4226-1 et suivants du Code du travail), les règles de l'art de la NF C 15-100 et l'obligation d'évaluation des risques (art. L. 4121-3), qui se traduit par la mise à jour du document unique.
La rubrique 2925-2 fait par ailleurs l'objet d'un chantier de réécriture : un projet d'arrêté de prescriptions générales propre aux technologies lithium est en préparation depuis plusieurs années, et sa parution est régulièrement reportée. Un point de veille réglementaire à inscrire au suivi.
Le seuil ICPE se calcule sur la puissance maximale de courant utilisable pour l'opération de charge, pas sur la capacité des packs. Un site qui installe une borne rapide pour un porte-outils, une borne pour un télescopique et un stockage tampon peut voir la puissance cumulée progresser vite : la vérification est à refaire à chaque ajout d'équipement, pas une fois pour toutes.
4. Habilitation électrique : conduire n'est pas intervenir
La confusion est fréquente sur le terrain. Conduire un engin électrique relève de l'utilisation normale de l'équipement : l'INRS indique qu'elle n'appelle pas d'habilitation électrique, mais bien la formation adéquate de l'article R. 4323-55 du Code du travail et, pour les équipements visés, l'autorisation de conduite délivrée par l'employeur.
Dès qu'un salarié intervient sur l'engin ou son circuit de puissance (dépose de pack, mesure, dépannage, consignation), le régime change. L'article R. 4544-9 du Code du travail réserve les opérations sur les installations électriques ou dans leur voisinage aux travailleurs habilités ; l'article R. 4544-10 précise que l'habilitation est délivrée par l'employeur, après formation théorique et pratique, avec remise d'un carnet de prescriptions. Le référentiel pour les véhicules et engins à énergie électrique embarquée est la norme NF C 18-550 (symboles complétés par la lettre L, brochure INRS ED 6313) ; une opération sur batterie relève typiquement du symbole B2XL.
Depuis le décret n° 2025-355 du 18 avril 2025, entré en vigueur le 1er octobre 2025, la validité d'une habilitation autorisant les opérations au voisinage de pièces nues sous tension est subordonnée à la détention, par le travailleur, d'une attestation d'absence de contre-indication médicale.
Ces obligations reposent sur la relation employeur / travailleur. L'exploitant non salarié, l'entraide agricole entre voisins et le recours à une entreprise de travaux agricoles relèvent de cadres juridiques distincts, avec des chaînes de responsabilité différentes. Le point mérite d'être tranché au cas par cas, en amont, et non après le sinistre.
5. En plein champ, il n'y a pas de Défense Extérieure Contre l'Incendie
La défense extérieure contre l'incendie (DECI) est une police administrative spéciale placée sous l'autorité du maire (art. L. 2213-32 du CGCT). Son cadre : articles L. 2225-1 à L. 2225-4 et R. 2225-1 à R. 2225-10 du CGCT (décret n° 2015-235 du 27 février 2015) et arrêté du 15 décembre 2015 fixant le référentiel national, déclinés par département dans un règlement (RDDECI) arrêté par le préfet.
Son objet est précis : alimenter en eau les moyens des services d'incendie et de secours par des points d'eau incendie dimensionnés en fonction des risques à défendre (bâtiments, habitat, installations classées). Une parcelle cultivée n'est pas un bâtiment : elle n'appelle pas de point d'eau incendie.
La conséquence opérationnelle est directe : en cas de départ de feu sur un engin en parcelle, le premier volume d'eau disponible est celui que l'exploitation apporte elle-même. Réserve d'eau mobile pendant les travaux à risque, accès dégagé, coordonnées GPS de parcelle transmissibles au 18 ou au 112 : les mesures imposées par les arrêtés préfectoraux de l'été valent tout autant pour l'engin à batterie ; elles ne s'improvisent pas au moment de l'alerte.
Sur l'extinction, la réponse de référence reste le refroidissement massif à l'eau : à ce jour, aucun extincteur portatif n'est homologué pour la classe L au sens de l'ISO 3941.
La posture consistant à « laisser brûler » l'engin sous surveillance, en concentrant les moyens sur la protection active de l'environnement immédiat afin de stopper la propagation des flux thermiques vers les cibles (végétation, stockages, bâtiments), est parfois évoquée parmi les experts. Elle implique toutefois un changement de paradigme pour lequel l'opinion n'est pas encore prête : voir les sapeurs-pompiers laisser brûler la source et se « contenter » de protéger les cibles en absorbant les flux.
6. L'engin sans témoin : surveiller ce que personne ne regarde
C'est la spécificité de l'autonomie : un pack qui monte en température dans un atelier déclenche une alarme ; le même pack, seul en parcelle, ne déclenche rien.
Trois leviers sont accessibles sans attendre 2027 :
- La télémétrie du système de gestion de batterie : température et écart entre cellules, résistance interne, courant de charge ; ces données existent, encore faut-il les remonter et définir des seuils d'alerte.
- L'arrêt d'urgence à distance et le périmètre de fonctionnement, abordés par la partie 3 de l'EN ISO 18497.
- La consigne d'exploitation : pas de travail autonome sans supervision à distance effective, avec une procédure d'alerte écrite incluant les coordonnées de parcelle.
La charge mérite la même discipline : pas de recharge contre un stock de paille ou de fourrage, ni dans un hangar sans détection en l'absence de tout personnel. La séparation physique entre point de charge et matières combustibles est la mesure la plus simple, la moins coûteuse et la plus souvent négligée.

Tableau récapitulatif

Conclusion : la règle CHAMP
L'électrification déplace le risque vers la batterie : la prévention doit se déplacer avec lui.
Cinq points à vérifier avant la prochaine campagne : ils tiennent dans un mot.
CHAMP
C · Charge encadrée : point de charge séparé physiquement des matières combustibles.
H · Habilitation adaptée : NF C 18-550, symboles complétés par la lettre L, pour toute intervention.
A · Accès secours préparé : coordonnées de parcelle, portail, chemin, réserve d'eau mobile.
M · Machine surveillée : télémétrie BMS, seuils d'alerte, arrêt d'urgence à distance.
P · Procédure écrite : document unique à jour, consignes de charge, conduite à tenir en cas d'alerte.
Vous formez des équipes ou gérez un parc de batteries Li-ion ?
SecurGies propose des audits et conseils adaptés à votre secteur, et des programmes de formation individualisés avec C&Co Formation (Qualiopi), financement OPCO sous condition.
[email protected] · www.securgies.fr
Pour aller plus loin
• DUERP et batteries Li-ion : comment intégrer ce risque émergent en 2026 ?
• Habilitation électrique NF C 18-550 : qui est concerné dans votre entreprise ?
• ISO 3941:2026 et feu de batterie lithium : aucun extincteur « miracle » validé par la classe L
